Une tribune signée Dino Zara, Design Director chez Vanksen.
Pendant dix ans, le design a couru après une chimère: la perfection. L’esthétique « Apple », le pixel irréprochable, les compositions chirurgicales. Puis l’IA générative a rebattu les cartes. En quelques secondes, elle produit ce qui demandait hier des années de métier. Résultat inattendu: en 2026, le « trop bien fait » ne rassure plus. Il uniformise. Pire, il suspecte.
C’est le basculement discret mais profond de l’époque: on ne juge plus une marque à sa performance technique, mais à sa capacité à provoquer quelque chose. Nous sortons de l’ère du « mieux exécuté » pour entrer dans celle du « mieux ressenti ». Et trois tendances s’imbriquent pour dessiner ce nouveau paysage: l’imperfection intentionnelle, l’écodesign qui cesse de jouer au “propre”, et la marque qui devient expérience.
L’imperfection intentionnelle, nouvelle preuve d’authenticité
En 2026, une image trop symétrique, trop éclairée, trop lisse, déclenche une alarme intérieure: « généré par défaut ». Là où le polish prouvait le savoir-faire, il signale désormais l’industrialisation. Les créatifs réhabilitent donc ce qu’on corrigeait hier: grain, bruit, cadrage instable, léger décalage. Non pas par nostalgie, mais parce que l’erreur humaine devient un marqueur rare — donc précieux.
Dans un monde saturé de perfection, le vrai redevient distinctif.
Dino Zara, Design Director – Vanksen
Le lancement du nouveau site d’Hermès en est un manifeste: en confiant son univers digital à l’illustratrice Lina Merad, la maison oppose au numérique aseptisé une expérience qui assume le geste, la matière, la main. On ne vient plus seulement « voir des produits », on vient retrouver une trace d’humanité. Même logique chez Tripadvisor: l’anti-carte postale prend le pouvoir, en valorisant des images non retouchées, parfois imparfaites, mais vécues. Dans un monde saturé de perfection, le vrai redevient distinctif.
L’écodesign change de visage: du « vert rassurant » au « vivant »
Deuxième bascule: l’écologie ne peut plus se contenter d’un vernis graphique. Les feuilles vertes sur fond blanc enterrent doucement leur règne. Le design durable de 2026 embrasse une nature moins décorative et plus réaliste: organique, parfois étrange, mouvante. Les palettes deviennent terreuses, profondes, sourdes. On quitte l’esthétique du « propre » pour celle du « vivant ».
Le rebranding de la marque de textile biosourcée Everbloom illustre cette rupture: au lieu d’un vert attendu, l’identité explore des territoires plus neutres, contrastés, presque viscéraux. Et surtout, elle refuse la symétrie: biomorphismes, courbes qui semblent muter, sensation de matière en transformation. Le message implicite est puissant: la durabilité n’est pas une posture, c’est une dynamique. On ne promet plus un monde « net », on raconte un monde en régénération.
La marque devient une expérience: du logo à la « vibe »
Enfin, dans un univers où tout se copie vite, la marque ne peut plus être une charte figée. Le logo est devenu trop petit pour contenir l’identité. En 2026, une marque se reconnaît à un système vivant: typographies, motion, tonalité, rythmes, textures, mise en scène. Bref, une vibe cohérente sur tous les points de contact.
La Ligue 1 l’a démontré en déployant une grammaire visuelle globale: typographie propriétaire, codes graphiques et motion — une reconnaissance qui dépasse l’emblème. Jacquemus, lui, pousse la logique jusqu’à l’immersion: installations surréalistes, boutiques-concepts, récit social pensé comme un monde. On n’achète plus seulement un produit: on adhère à un univers, on rejoint une communauté. Et c’est là que les tendances se rejoignent: l’imperfection rend la marque crédible, le vivant la rend juste, l’expérience la rend désirable.
Quand la perfection devient accessible, elle cesse d’être un avantage. (…) L’imperfection rend la marque crédible, le vivant la rend juste, l’expérience la rend désirable.
Dino Zara, Design Director – Vanksen
L’IA n’a pas tué la créativité: elle a déplacé la valeur. Quand la perfection devient accessible, elle cesse d’être un avantage. Le design de demain ne résidera plus dans l’absence de défauts, mais dans le courage d’une singularité assumée: plus humain, moins contrôlé, plus incarné. Parce qu’en 2026, la vraie différenciation n’est plus d’être impeccable: c’est d’être senti, cru, et mémorable.










