Lancement de la Mike Koedinger Foundation: un branding confié au studio Yorgo&Co (interview croisée avec Yorgo Tloupas, Sophie Hanoun et Mike Koedinger)

Le 25 juin 2026 sera officiellement lancée la Mike Koedinger Foundation lors d’un événement privé qui se tiendra au Mudam, en collaboration avec le musée. La fondation de l’éditeur de Paperjam, qui en deviendra son héritière, œuvrera à compter de cette date pour la défense d’une « démocratie éclairée » en promouvant l’éducation aux médias et en s’attaquant frontalement aux défis posés par la désinformation à l’ère numérique. À l’approche de ce lancement, adada s’est entretenu avec le Creative Director Yorgo Tloupas et la Directrice Artistique Sophie Hanoun – du studio créatif parisien Yorgo&Co – au sujet de l’identité visuelle de la fondation, que Mike Koedinger a choisi de leur confier. 

Mike, comment avez-vous découvert le studio Yorgo&Co et comment est née cette collaboration?

Mike Koedinger: J’ai découvert le travail de Yorgo à la fin des années 1990 et au début des années 2000 à travers les magazines CRASH puis INTERSECTION, qui se faisaient remarquer par leurs identités visuelles très fortes et une direction artistique qui se distinguait clairement. Plus tard, et tout au long des projets dans lesquels je me suis intéressé aux magazines indépendants – que ce soit avec Colophon en 2007 et 2009, ou encore avec les livres We Love Magazines puis We Make Magazines (réalisés tous les deux avec Jeremy Leslie et Andrew Losowsky) – le nom de Yorgo Tloupas était omniprésent et constituait une véritable référence internationale.

Nous partageons donc un même amour pour les magazines, et nous avions des connaissances en commun. Je pense à Angelo Cirimele, qui édite le magazine parisien Magazine (dont j’ai presque la collection complète couvrant près de vingt ans), et bien entendu à Jeremy Leslie – ce qui constitue un très bon point de départ. Vingt-cinq années passent, puis j’écoute un podcast dans lequel Yorgo est invité par Matthieu Stefani – l’un de mes podcasts préférés – et là, c’est le grand déclic. Ses propos me parlent énormément, et je lui écris tout simplement.

Tout au long des projets dans lesquels je me suis intéressé aux magazines indépendants, le nom de Yorgo Tloupas était omniprésent et constituait une véritable référence internationale.

Mike Koedinger

Yorgo Tloupas: De manière inhabituelle, le lien ne s’est pas fait via une rencontre inopinée ou une connaissance commune, mais de manière purement organique. C’est souvent le type de prise de contact qui à la fois nous fait le plus plaisir – car on ose se dire que notre réputation peut se diffuser indépendamment – et le type de collaboration qui nous donne le plus de liberté de création, car on est entravés par aucun élément relationnel dans notre réflexion. 

À quoi ressemblait le briefing?

MK: Lors du premier contact, j’ai parlé du besoin, pour ma future fondation, d’avoir « une identité visuelle forte et expressive ». L’étape suivante a été une visioconférence afin que Yorgo puisse évaluer l’intérêt de la mission et, sans doute aussi, une certaine complicité avec ce nouveau prospect venu du Luxembourg.

YT: Nous sommes allés ensuite à la rencontre de Mike, au MUDAM, pour échanger de manière libre et informelle autour d’un déjeûner. Ça nous a permis de comprendre la genèse et la raison d’être de la fondation, mais aussi de mesurer immédiatement le niveau d’exigence et la connaissance visuelle de Mike. Mike avait déjà une vision claire de l’importance du design et de la cohérence de marque, nourrie par l’expérience de ses différentes entreprises autour de Paperjam. C’est l’opposé de beaucoup de nos nouveaux clients, qui arrivent avec une ignorance quasi complète du métier, ou bien des connaissances… mais pas exactement un bon goût, si tant est que le goût existe. D’ailleurs, je pense que l’arrivée de l’IA va enfin permettre au bon goût de sortir de l’ombre, et que la phrase « c’est pas une question de goût mais de travail assidu » sera plus difficile à clamer. 

Mike avait déjà une vision claire de l’importance du design et de la cohérence de marque (…). C’est l’opposé de beaucoup de nos nouveaux clients.

Yorgo Tloupas, fondateur – Yorgo&Co

MK: Nous avons échangé pendant deux à trois heures, partageant des références culturelles, des inspirations… Le véritable briefing n’était donc pas très formalisé. Le cahier des charges, avec les besoins concrets, l’était davantage.

Sophie Hanoun: Pour autant ce n’était pas une carte blanche: la mission était suffisamment ouverte pour nous laisser explorer mais suffisamment précise pour des pistes de réflexion. 

Yorgo, Sophie, pouvez-vous nous parler du processus de création propre à votre studio? 

YT: On ne va pas prétendre être différents de nos confrères, mais on est clairement loin des processus de création des agences de communication ou de branding. Le studio est plus proche d’une structure de designer produit comme Mathieu Lehanneur, Max Lamb ou Willo Perron, que d’une agence à la FutureBrand. En général, je dessine les logos, ou plus précisément les icônes, et avec l’équipe on construit l’identité visuelle ensemble. Autre détail important, nos directeurs artistiques, sur ce sujet Sophie Hanoun, sont chefs de leurs projets. Pas de « project managers » qui font les passe-plats entre le client et les « créatifs », relegués au stade dégradant d’exécutifs. Le client discute avec les designers en direct.

SH: Être associée dès le début à la réflexion nous permet de développer une créativité plus connectée aux demandes, et de mieux sentir les directions à créer. Pour nos premières présentations, nous prenons le temps d’explorer assez loin, ce qui donne une première présentation avec des directions abouties, où l’on se projette concrètement. 

La Mike Koedinger Foundation a un visage, et grâce à vous désormais une image, pouvez-vous nous présenter le fruit de votre réflexion? 

YT: Nous avons commencé comme toujours par une séance d’écriture automatique durant laquelle je liste de manière illimitée tous les mots qui me viennent spontanément à l’esprit en lien avec le sujet. Pour la fondation, trois notions se sont  imposées: Média, Vérité, et Décryptage. À partir de là, j’ai commencé à noter des associations d’idées: ondes, transparence, regard, loupe, éclairage, lignes…. On a échappé à un logo en forme de grosse loupe! 

SH: À partir de ses associations d’idées, on s’intéresse ensuite à des sources visuelles dans l’histoire de l’art. Comment représenter les lignes, ici symboles d’éducation et d’apprentissage? François Morellet en donne une lecture contemporaine intéressante, ou bien Jesus Rafael Soto d’une autre façon. De la même manière, comment un regard est représenté? On est allés regarder les sculptures en bois d’Egypte antique, pour la force et la simplicité de représentation des yeux des déesses et pharaons.  

YT: Les premiers croquis sur papier ont pris forme, puis les échanges avec Sophie qui explorait en parallèle les systèmes ont fait apparaître d’autres pistes, notamment autour de la notion de mise en lumière et décryptage. Au final, nous avons présenté trois directions distinctes qu’on est allés présenté à Mike dans les bureaux de Paperjam. L’une des options lui a tapé dans l’oeil (pun intented), et – cas rare – l’identité finale est presque inchangée.

SH: Pendant que Yorgo travaillait l’icône de l’œil, j’ai cherché comment traduire visuellement ces notions de décryptage et de mise en lumière dans le reste de l’identité. L’idée de mise en lumière s’est traduite par ce bleu électrique qui vient souligner certains mots. Le lien avec le journalisme se retrouve aussi dans les lignes et gouttières ainsi que dans le choix de la typographie Thorowgood de la fonderie Commercial Type, un revival de l’une des premières polices condensées, clin d’œil direct à la presse. 

Le lien avec le journalisme se retrouve aussi (…) dans le choix de la typographie Thorowgood de la fonderie Commercial Type, un revival de l’une des premières polices condensées, clin d’œil direct à la presse.

Sophie Hanoun, Art Director – Yorgo&Co

YT: Le sujet est passionnant, et depuis que je travaille sur ce projet je ne cesse de lire la société sous cet angle. Comment éduquer les nouvelles générations à filtrer le vrai du faux? Comment soi-même savoir? Je sais que notre logo ne va pas résoudre le problème bien sûr, mais j’espère que la fondation va permettre au plus grand nombre d’y voir plus clair, et je suis fier d’avoir pu y contribuer.

Sophie Hanoun et Yorgo Tloupas,
devant le 51 rue des Vinaigriers à Paris, l’adresse du studio Yorgo&Co

Mike, quelles seront les premières actions de votre fondation?

MK: La fondation sera lancée le jeudi 25 juin au Mudam à l’occasion d’un Fireside Chat entre Dr Ayala Panievsky et la journaliste Caroline Mart. Ayala est l’autrice de The New Censorship: How the War on Media Is Taking Us Down, chercheuse et ancienne journaliste. Il s’agira d’une première rencontre avec le public avant de s’engager dans une première publication à caractère éducatif. Pour suivre l’actualité de la fondation, le plus simple est de s’abonner à notre newsletter sur www.mikekoedingerfoundation.lu. (en ligne dès le 4 juin, ndlr).